Henry Périer

  • Doc­teur en His­toire de l’Art

LE « PAYS ALAIN GODON »

Les méta­mor­phoses de la fig­u­ra­tion ont accom­pa­gné les dif­férents jalons de l’histoire de l’art. Chaque artiste œuvre pour se désen­gager des apparences et en extraire sa vérité. La pein­ture d’Alain Godon, en s’inscrivant avec sin­gu­lar­ité dans un courant fig­u­ratif, ne saurait être séparée des con­textes his­toriques et esthé­tiques qui ont cimenté ses appuis.

Après la dernière guerre mon­di­ale et son cortège de mis­ères, les artistes fuient la réal­ité et s’éloignent de la fig­u­ra­tion. Les Kandin­sky, Mon­drian, Robert Delau­nay et Klee, les grands de l’abstraction sont déjà morts, mais l’art abstrait, lui, est bien vivant et tri­om­phe à Paris. Les grands marchands de la cap­i­tale française sont per­suadés de tenir là leur deux­ième Ecole de Paris, celle qui devrait leur per­me­t­tre de régner encore longtemps sur la scène artis­tique inter­na­tionale. C’était sans compter sur l’émergence du Pop Art qui explose en juin 1962 chez Sid­ney Janis à New York, dans une pre­mière expo­si­tion inti­t­ulée «The New Real­ists», co-​organisée et pré­facée par Pierre Restany, un jeune cri­tique d’art français qui a fondé à Paris, le 27 octo­bre 1960, le Nou­veau Réal­isme. L’exposition améri­caine regroupait toutes les futures stars du Pop améri­cain et les Nou­veaux Réal­istes français ! Cela reste cepen­dant un épisode peu connu et peu éventé de l’histoire de l’art. On con­naît la suite… Après le grave inci­dent de la Baie des Cochons à Cuba, où l’on frôle une guerre nucléaire, et qui est suivi du coup d’éclat de John Kennedy, la puis­sante et con­quérante Amérique allait dominer le monde. Depuis les années soix­ante, grâce à la cul­ture et au soft power, les Etats Unis vont s’octroyer, notam­ment avec le Pop Art, le lead­er­ship de l’art.
Nonob­stant ce con­stat, il faut le dire, le courant fig­u­ratif a tou­jours été actif. Ces dernières décen­nies, la crise de l’image peinte n’a pas empêché la pein­ture longtemps ban­nie des dik­tats inter­na­tionaux de réaf­firmer ses droits. On peut citer, entre autres, Balthus, Dubuf­fet, Hélion, Bacon et les sur­réal­istes Ernst, Lam, Mattà, Del­vaux. En 1964, Gérald Gas­siot Tal­abot organ­ise les « Mytholo­gies quo­ti­di­ennes » au Musée d’Art Mod­erne de la ville de Paris, avec pas moins de trente-​cinq artistes qui don­nent à voir un renou­veau de l’image. Une postérité sur­réal­isante se met­tra aussi en place avec notam­ment les San­dorfi, Fas­sianos, Fred Deux, Enrico Baj, Dado. Puis au début des années quatre-​vingt, une nou­velle forme de fig­u­ra­tion voit le jour dans plusieurs pays. En France, c’est la Fig­u­ra­tion libre qui est représen­tée par Hervé Di Rosa, Robert Com­bas, François Bois­rond et Rémi Blan­chard. Aux Etats Unis, tou­jours dans le même temps, ce sont les Basquiat, Keith Har­ing, en Italie la Trans-​Avant-​Garde, en Alle­magne la Bad paint­ing. On peut établir le con­stat d’un retour en force de la fig­ure en pleine froideur con­ceptuelle. La fig­u­ra­tion reste un pivot de la créa­tion dans le monde quelles que soient les épo­ques. Elle les tra­verse, sans cesse renou­velée, en par­al­lèle de cette « autre face de l’art » qui va occu­per, cepen­dant, le devant de la scène…
Miroir sans bords offert à celui qui le regarde, le tableau pro­pose un espace à ce dernier. Il est aussi pour l’artiste son usine à songe et le sup­port de ses fan­tasmes. L’artiste qui nous intéresse aujourd’hui n’échappe pas à cette réal­ité. Comme ses grands aînés, le pein­tre ne repro­duit pas sim­ple­ment un espace exis­tant mais en con­struit un nou­veau. Et c’est ainsi, quand l’opération est réussie, et elle l’est chez Alain Godon, que la pein­ture arrache celui qui la con­tem­ple à son envi­ron­nement quo­ti­dien en le met­tant en porte-​à-​faux par rap­port au monde qu’il vit et qu’il perçoit.
Alain Godon est né à Bourges le 1er novem­bre 1964, dans une famille où tout le monde des­sine, à com­mencer par le grand père archi­tecte. En 1975, son père, médecin de pro­fes­sion, décède, lais­sant son épouse dans un grand désar­roi moral et économique. Devant cette sit­u­a­tion dra­ma­tique, la jeune femme reprend ses études d’infirmière et se met aussi à tra­vailler dur en faisant les trois-​huit pour élever ses enfants. Absorbée par ses tâches, le temps va lui man­quer cru­elle­ment et le petit Alain va alors se trou­ver bal­lotté entre sa mère et le frère de son père qui le recueille. Mais le sort s’acharne sur la jeune veuve qui se voit con­trainte de ven­dre la mai­son famil­iale. En 1979, la famille passe alors bru­tale­ment de la vie dans une mai­son bour­geoise à un mod­este apparte­ment de la Cité Saint Nico­las. Ce change­ment d’environnement va signer le des­tin de l’adolescent qui se met à fréquenter assidû­ment la rue mais aussi le Cen­tre Social Chante­clair de la Cité où il des­sine et fait de la poterie. Dominique Garet, le directeur du lieu, mesure très vite le poten­tiel du jeune Alain et lui demande de don­ner des cours de dessin aux autres enfants. En 1982, sa mère quitte la Cité. L’artiste en herbe part vivre à Achicourt chez son oncle, un archi­tecte de pro­fes­sion qui des­sine aussi. Le jeune Alain Godon a hérité de ce don, source depuis tou­jours de tout mode d’expression artis­tique. On le voit, elle ne naît pas du hasard l’œuvre d’art.
L’ado­les­cent rebelle va grâce à cette praxis du dessin entretenir très tôt un dia­logue avec le réel et com­mencer à forger, sans le savoir, son avenir d’artiste. Alain Godon des­sine à l’encre de Chine et restera chez son oncle jusqu’à l’armée.
En 1985 l’opérateur visuel qu’il est déjà, a une vie quo­ti­di­enne qui s’ordonne désor­mais sur le bitume, à Paris, face au Lou­vre. Ce bout de quartier exsude l’opium indis­pens­able à l’artiste qu’il est en train de devenir. Son univers comme celui de Basquiat à New York, c’est la rue, les squats et le tag. Le per­son­nage de Mary Pop­pins qui fait des dessins à la craie par terre l’inspire. Il se livre avec avid­ité et dans un style plus naïf, à la copie des Joconde ou autres grands clas­siques, ce qui lui amène quelques sub­sides. Il est, très tôt, remar­qué par Chris­t­ian Boeringer, Directeur du mer­chan­dis­ing au Lou­vre qui est intrigué par ce jeune homme qu’il voit tous les jours en sor­tant du plus célèbre et plus fréquenté musée du monde. La nuit, il est bar­man et exerce des petits boulots pour sur­vivre. On le retrouve saison­nier en 1988, à Saint-​Tropez où il réalise sa pre­mière pein­ture à l’huile, puis à Courchevel. Comme Jean Fautrier à une autre époque, Il devien­dra, en 1992, au Tou­quet Paris-​Plage, la sta­tion bal­néaire chic de la cote d’Opale dans le Nord, gérant d’un night club. Un lieu qu’il avait aupar­a­vant entière­ment décoré.
Car comme tou­jours, chez Alain Godon, tout est induit par l’art. Com­mence alors au Tou­quet, une vie de noc­tam­bule qui se car­ac­térise par une énorme ampli­tude de ses états d’âme, avec des crises qui se ter­mi­nent par­fois dan­gereuse­ment pour sa santé et pour son cou­ple. Mais l’homme a du car­ac­tère et décide de réa­gir. Il reprend son des­tin en main en se met­tant sérieuse­ment à la pein­ture, encour­agé et aidé en cela par sa femme. Cet appui sans faille le rend heureux et lui pro­cure une grande force. Exit l’alcool et la vie dis­solue…
Une fébrile extro­ver­sion, physique­ment un mélange de bad boy et de d’Artagnan, furieuse­ment doté d’une intel­li­gence plas­tique, Alain Godon est un per­son­nage haut en couleur qui ne laisse per­sonne indif­férent. Sa ren­con­tre avec Régis Dor­val, un grand galeriste du nord de la France, va le faire entrer dans les col­lec­tions de cette région. Patrice Deparpe, Directeur du Musée du Tou­quet avec qui il s’est lié d’amitié, lui per­met de vis­iter seul l’exposition de Dubuf­fet organ­isée à l’occasion de l’anniversaire des vingt ans de sa mort. Un choc esthé­tique qui est tou­jours aussi prég­nant dans sa mémoire et un Musée de France où le jeune artiste exposera lors du pas­sage au nou­veau mil­lé­naire.
L’artiste est un homme généreux qui estime que sa route est pavée de chance et qu’il se doit de ren­dre cela. Ce qu’il fait, depuis 2009, dans cette sta­tion du Tou­quet où il est devenu l’enfant prodigue, en organ­isant le «Fes­ti­val du Tou­quet» qui compte chaque année plus d’un mil­lier d’inscrits et qui offre, entre autres, aux jeunes artistes la pos­si­bil­ité d’exposer. Une ini­tia­tive rare d’un artiste trans­formé en mécène et qui est soutenue par Jean-​Christophe Caste­lain, Prési­dent d’Artclair Edi­tions et rédac­teur en chef du Jour­nal des Arts et du Mag­a­zine L’Œil. La bonté du cœur, un aspect de sa per­son­nal­ité qui méri­tait d’être souligné.
Le mécan­isme pro­mo­tion­nel va se met­tre en place autour de lui et se révéler d’une red­outable effi­cac­ité. Bien qu’Alain Godon soit un tra­vailleur acharné, la demande va être rapi­de­ment plus impor­tante que l’offre et le prix de ses œuvres grimpe rapi­de­ment. Une sit­u­a­tion à laque­lle des galeristes comme Bernard Markow­icz, son agent pour les Etats Unis, ou Pas­cal Lans­berg, qui l’enverra en ate­lier d’artiste à Bali, con­tribuent.
La pein­ture Obser­va­teur fer­vent des rues des mégapoles, son œil fil­tre et truque cer­tains détails pour en dis­tiller sur la toile comme des repères topographiques sur des ter­ri­toires qu’il ré-​enchante. Le moin­dre détail sélec­tionné ou capté prend un aspect presque sur­na­turel grâce à une tech­nique effi­cace qu’il s’est élaboré. L’image est plus com­plexe qu’il n’y paraît. Cet exil du réel est rendu sur l’espace de la toile par une extra­or­di­naire duc­til­ité à traduire une atmo­sphère du monde qu’il a créé. Comme le dit la chan­son, avec Alain Godon, le pein­tre tient le monde au bout de son pinceau. Il nous restitue la nature urbaine comme dans une sorte de rêve éveillé.
L’artiste écrit sans trêve, boulim­ique, démys­ti­fi­ant ce qu’il a entre­pris de nous con­ter avec une mélodie qui lui appar­tient en pro­pre.
Alain Godon est aussi un mer­veilleux col­oriste qui a décidé dans ses tableaux, d’arrêter sa mon­tre à l’heure du présent qu’il a con­struit. Cette recherche plus poussée où alter­nent libre­ment des détails bien observés et des agence­ments col­orés sug­gèrent un univers qui se rap­proche du monde de l’enfance. Le réel est trans­formé en rêve. Par une sûre orches­tra­tion des plans col­orés aux douces mod­u­la­tions, tout se développe avec har­monie dans un ensem­ble cohérent et rythmé où les détails devi­en­nent signes si l’on pousse plus loin l’analyse. Des signes qui toute­fois se char­gent d’une belle et éton­nante réso­nance plas­tique.
L’écrivain Louis-​Ferdinand Céline dis­ait : «C’est un des lieux les plus médi­tat­ifs de notre époque, c’est notre sanc­tu­aire mod­erne, la rue». Alain Godon a intu­itive­ment très bien perçu cette réal­ité. Un univers ludique et féerique naît de ces rues, immeubles, per­son­nages, ani­maux, objets et signes réu­nis dans l’espace de la toile. Ils s’animent et se meu­vent en cadence comme un dessin animé ante lit­teram. Les volutes déco­ra­tives qui peu­plent les œuvres de l’artiste, pas un seul bâti­ment n’est droit, sont-​elles pen­sées en amont de la toile ou la ligne sin­ueuse est-​elle « une reven­di­ca­tion de l’instinct » ? En ce qui con­cerne Alain Godon, la dernière asser­tion paraît la plus juste lorsqu’on con­naît le per­son­nage. Un graphisme agile et des aplats légère­ment mod­ulés, con­tribuent à don­ner à voir dans chaque tableau un ensem­ble finale­ment très soigneuse­ment ordonné.
Des flammes courantes ou assim­ilées, des lignes ser­pen­tines, un bal­let admirable­ment bien réglé par­ticipent à une véri­ta­ble incan­ta­tion visuelle. Les arbres, les rues, les immeubles, les oiseaux, les voitures, les lam­padaires sont dimin­ués ou agran­dis par le songe de l’artiste. Le ciel des « Last Sleigh rouge rubis, Ça Glisse à Paris carmin, Yel­low Shoes rose, At the Foot of the Christ­mas Tree cobalt ou encore Extrav­a­ganza out­remer» n’est pas s’en rap­peler les Ciels Etoilés de Van Gogh. Le pou­voir accordé à l’imagination, le retour du mer­veilleux prôné par les Sur­réal­istes a fait école chez le jeune artiste. Impos­si­ble de ne pas évo­quer aussi l’influence de la bande dess­inée dont se sont nour­ris avant lui les artistes de la Fig­u­ra­tion Libre. Nous le savons, il n’est pas aisé de définir réelle­ment la bande dess­inée, située au car­refour de plusieurs moyens d’expression artis­tique: l’art graphique, l’art ciné­matographique et la lit­téra­ture. Dessin, cinéma, écri­t­ure, se con­juguent entre eux pour for­mer un véri­ta­ble art nou­veau.
Il y a chez Alain Godon à la fois de la pas­sion et une grande mod­estie lorsqu’il parle des choses sérieuses, de sa pro­duc­tion artis­tique. Dans ce jeu de la prom­e­nade urbaine, au milieu de ses immeubles qu’il soumet sys­té­ma­tique­ment à une tor­sion con­vul­sive et dont il a fait la base de son matériau séman­tique, il poé­tise tout et nous livre sa vision du pié­ton virtuel des villes qu’il est devenu. La fête des rues d’Alain Godon appa­raît comme un trans­fert de la vérité objec­tive dans le monde de l’enfance et du jeu. L’intervention de l’artiste se traduit dans une forme qui est aujourd’hui sa mar­que de fab­rique. Le paysage des pein­tres n’existe qu’en eux. Qu’elles fussent alan­guies sous le soleil des Mar­quises ou blot­ties dans le vent de Bre­tagne, Gau­guin rosis­sait le sable de toutes les plages, couleur uni­verselle de ses rêves…
L’aven­ture du Bil­doRe­liefo son énergie et le goût du labeur obstiné qui le car­ac­térise devaient l’amener à mener à bien et à dévelop­per la con­quête d’autres domaines. Sans avoir élim­inés, nous le voyons, les élé­ments con­sti­tu­tifs de la matière-​peinture, l’artiste français est avant tout un homme qui vit pleine­ment son époque et qui à tout de suite com­pris les fab­uleuses ressources que la révo­lu­tion tech­nologique des nou­veaux out­ils de la com­mu­ni­ca­tion glob­ale pou­vaient lui apporter.
Il est très tôt impres­sionné par les pho­tos de Cindy Sher­man et David Lachapelle. Les nou­velles tech­niques infor­ma­tiques lui font entrevoir de nou­veaux champs du pos­si­ble. L’aspect car­rosserie de voiture, cette bril­lance métallique l’intrigue et le séduit. Les nou­veaux médi­ums pro­posés par inter­net et l’ordinateur ne devaient pas laisser ce pré­da­teur d’images indif­férent. Il se met au tra­vail et c’est la nais­sance des Bil­doRe­liefo qui sig­ni­fie image en trois dimen­sions dans le lan­gage esperanto. Une trou­vaille de son ami Hubert Kon­rad, per­son­nage jamais à court d’idées, qui fut rappelons-​le, co-​fondateur d’Art Price.
L’opéra­tion com­mence avec une grande photo effec­tuée par l’atelier Picto à par­tir d’une huile sur toile. L’artiste va alors tra­vailler sur cette matière pre­mière avec en tête le sou­venir de ces petites jumelles dans lesquelles il plongeait un regard émer­veillé d’enfant, en faisant tourner un disque où s’imprimaient les images du paque­bot France ou encore le voy­age de Car­o­line en relief. C’est juste­ment ce relief qu’il veut nous mon­trer en extrayant tout d’abord le fond dont il change pour chaque pièce la couleur à la manière d’un Andy Warhol. Les print-​painting de l’artiste, par un savant proces­sus d’amalgame et de reprise sur lesquels il fixe son imag­i­na­tion, vont devenir au fil du temps un pan entier de sa créa­tion. Son énergie vitale démesurée n’aura de cesse de s’y déployer. Sys­té­ma­tique, il enlève pièce par pièce les élé­ments con­sti­tu­tifs de son mod­èle et fait sur­gir une nou­velle image, en s’évertuant à créer des ombres et par là même des reliefs qui le font pénétrer dans un monde inconnu où il expéri­mente aussi les bon­heurs du hasard.
On peut penser, bien sûr, que les Bil­dos sont les albums de ses rêves. Des rêves qui sont étroite­ment liés à sa con­science éper­due de la nature mod­erne dans l’immanence du temps. Les nou­velles tech­nolo­gies offrent à l’artiste, qui sait les appréhen­der, une puis­sance jusqu’alors jamais iné­galée dans l’histoire sur la matière. Une chance et une oppor­tu­nité qu’Alain Godon n’a pas laissé passer, en appor­tant à sa sen­si­bil­ité une dimen­sion nou­velle. Emmanuel de Chaunac, sénior vice prési­dent de Christie’s encour­age l’artiste. Sou­vent présent à ses vernissages, il est devenu un ami et un con­seiller pré­cieux dans cette jun­gle de l’art. Une per­son­nal­ité qui compte aujourd’hui pour lui et qui fait par­tie de son paysage men­tal. Alain Godon, artiste du XXIème siè­cle ne pou­vait pas rater un des prin­ci­paux jalons de la créa­tiv­ité con­tem­po­raine qui utilise les immenses pos­si­bil­ités de la révo­lu­tion infor­ma­tique. Il se situe aussi dans la lignée du Mec art, dont les artistes avaient sys­té­ma­tisés le report pho­tographique, un procédé qu’Andy Warhol trans­fère sur le plan artis­tique en créant l’image ready-​made. L’hyperréalisme, lui, utilis­era les effets pho­tomé­caniques d’analyse et d’agrandissement des détails. Avec ses Bil­dos Alain Godon se situe, là aussi, dans le droit fil des grands aînés.
BildoRe­liefo, c’est la trans­for­ma­tion d’une pein­ture unique en une œuvre dig­i­tale unique, grâce à la mul­ti­plic­ité des inter­ven­tions que lui a fait subir l’artiste. Présen­tés pour la pre­mière fois par Hubert Kon­rad aux Tui­leries à Paris lors du Pavil­lon des Arts et du Design, les Bil­dos con­nais­sent un suc­cès foudroy­ant auprès du pub­lic et des col­lec­tion­neurs. Ils témoignent du spec­tac­u­laire impact visuel que pro­duit cette phase expéri­men­tale nou­velle qu’Alain Godon vient d’initier sur la voie royale de sa démarche esthé­tique.
Fils de la bande dess­inée, certes, mais aussi du Pop, moins dans la forme qu’il adopte que dans le sens où l’artiste ne porte jamais, dans ses pein­tures, de juge­ment sur le monde qui l’entoure, une des con­stantes du mou­ve­ment améri­cain. Une dif­férence notable avec les artistes français de la Fig­u­ra­tion nar­ra­tive qui intro­duisent des images satiriques ou poli­tiques, très facile­ment lis­i­bles. Aussi bien dans ses pein­tures que dans les Bil­dos, Alain Godon reste fidèle à un univers très per­son­nel, à ses tons acidulés et fait preuve d’une grande maîtrise dans la couleur.
Mais atten­tion, l’artiste n’est pas là pour nous con­ter fleurette, comme cer­tains pour­raient penser en voy­ant la bonne humeur, la joie même, la séduc­tion naturelle qui se déga­gent de ses toiles. Il faut y pren­dre garde, Godon n’essaye pas de dorer la pilule. Certes l’homme est drôle et railleur, et on peut le dire, l’emphase que l’on trouve sou­vent chez cer­tains artistes, n’est pas son fort.
Très lucide, il peut aussi se mon­trer direct et caus­tique, ce qui lui vau­dra un temps, cer­taines inim­i­tiés dans son « vil­lage » et qui aide à mieux saisir ses inter­ven­tions dans le champ de la sculp­ture.
La sculp­ture c’est dans la sculp­ture que sur­git cette vérité où l’artiste ne nous chante pas les charmes d’un monde idéal­isé et pur. C’est aussi dans ce domaine qu’il remet en cause les fonde­ments con­ceptuels de son tra­vail pic­tural. Exit les séduc­tions et les résul­tats trop prévis­i­bles. La forme est clas­sique, certes, mais cer­tains élé­ments en détour­nent vite le véri­ta­ble sens. Du kitsch clameront cer­tains mais Alain Godon aime bous­culer les con­ven­tions.
On sig­nale sou­vent les dif­férentes péri­odes chez un artiste, en essayant d’en extraire les plus abouties ou les plus spec­tac­u­laires. C’est dans une pos­ture absol­u­ment dif­férente que l’artiste aborde la prob­lé­ma­tique de la sculp­ture. Elle n’est pas ici unique­ment imi­ta­tion des apparences ou recherche d’une qual­ité mimé­tique mais util­i­sa­tion du pou­voir d’incarner une idée. En se jetant à corps perdu dans cette pra­tique, Alain Godon est à la recherche d’un art qui a un pou­voir sig­nifi­ant.
La com­posante nar­ra­tive intro­duite dans la sculp­ture d’Alain Godon en fait lit­térale­ment exploser son sens pre­mier. Nous ne sommes plus dans une fig­ure traitée sur le mode représen­tatif unique­ment mais dans un récit. J’ai pu en mesurer toute la force dans une de ses pre­mières sculp­tures en bronze que j’ai vu dans un apparte­ment de l’avenue Fried­land à Paris, toute la per­tur­ba­tion intro­duite par la mitrail­lette que bran­dis­sait le doux per­son­nage de Bambi, ce faon de fic­tion du célèbre dessin animé. Vous pou­vez d’ailleurs en voir un autre exem­ple, avec un petit ours bien connu, à l’intérieur du livre. Une révéla­tion. Il y avait donc deux Alain Godon. Celui des pein­tures et des Bil­dos, et celui de la sculp­ture.
C’est Mal­raux qui nous parle de ce dia­logue muet entre les œuvres, pour lui le mou­ve­ment par­ti­c­ulier de l’art. Alain Godon est à la fois son pro­pre maître et son pro­pre témoin. Il entre­tient son dia­logue avant tout avec lui-​même. De ses toiles, il passe aux nou­velles tech­nolo­gies, avec cette unité dans le style que nous avons noté et entre de plein pied dans le ver­tige d’une sculp­ture qui nous révèle finale­ment sa nature pro­fonde. La réus­site est indé­ni­able et la sur­prise totale. En un mot, l’art devient ici lan­gage. En intro­duisant une per­tur­ba­tion et en détour­nant le sens pre­mier de sa sculp­ture, il induit un change­ment rad­i­cal et s’embarque dans une autre aven­ture en pleine con­science. C’est l’interférence entre le corps du per­son­nage sculpté et cet élé­ment inat­tendu qui vacar­ac­tériser les œuvres d’Alain Godon. C’est sa stratégie pour briser le sens con­ven­tion­nel du récit auquel on était en droit de s’attendre après avoir vu ses pein­tures, et alors le sens appa­raît en même temps que l’objet. Dans ses sculp­tures, l’accent est tout d’abord mis sur la sur­face, comme dans l’Art nou­veau ou le design, c’est-à-dire un art qui se soucie moins de la struc­ture interne de l’objet.
Avec sa sculp­ture, Alain Godon se posi­tionne plus dans le rôle d’un dialec­ti­cien per­tur­ba­teur que dans celui d’un créa­teur d’objets invi­tant à la con­tem­pla­tion et fait une bril­lante démon­stra­tion de la pléni­tude de ses dons. On le voit, l’analyse et le sur­vol de l’ensemble de son tra­vail met en exer­gue la for­mi­da­ble organic­ité logique de son œuvre. Alain Godon entre ainsi avec une grande aisance, par la force de son image, dans l’univers visuel des spec­ta­teurs et dans leur présent per­ma­nent. L’artiste a tous les pou­voirs et cela Alain Godon le sait. Il n’a pas fini d’en user et de nous éton­ner, pour la plus grande joie des vrais ama­teurs d’art.

Henry Périer Doc­teur en His­toire de l’Art
Henry Périer est Doc­teur en His­toire de l’art. Auteur de nom­breux arti­cles et de cat­a­logues sur l’art, la paru­tion de sa biogra­phie sur Pierre Restany, un des per­son­nages les plus influ­ents de l’art au niveau inter­na­tional de la deux­ième moitié du XXème siè­cle, le posi­tionne comme l’un des spé­cial­istes du Nou­veau Réal­isme, le pen­dant européen du Pop art. Com­mis­saire d’exposition indépen­dant, il a organ­isé de nom­breux événe­ments, le dernier, en 2009, étant la plus grande expo­si­tion Bernard Buf­fet jamais réal­isée en France depuis quar­ante ans. C’est aussi un des spé­cial­istes français de l’art con­tem­po­rain Chi­nois. Com­mis­saire de l’Année de la Chine en France en 2004 avec l’exposition « Chine, le corps partout ? » au Musée d’Art Con­tem­po­rain de Mar­seille, auteur en 2008 du texte de China Gold, chez Gal­li­mard. Une expo­si­tion dont il a été le con­sul­tant au musée Mail­lol à Paris. Il sera aussi le cura­tor du Panda Fash­ion Show de Zhao Bandi au Palais de Tokyo à Paris, en mars 2009.